Discours pour Bruno d’Amécourt (1930 – 2011) – par Isabelle Legendre, amie de la famille.

Bruno de Ponton d'Amécourt
photo Eric de Lavenne

Le Jeudi 30 juin 2011
à l’occasion de la sépulture
de Bruno de Ponton d’Amécourt.

Si vous le permettez, aujourd’hui, je ne vais plus vous appeler « Monsieur » mais je vais vous dire : « Cher Bruno » puisque la mort a effacé les âges et toutes les barrières pour ne plus laisser place qu’à l’Amour, l’Amour avec un grand « A » que l’on trouve enfin quand on entre chez le Père, chez Abba qui nous attend tous, les uns après les autres, dans l’ordre qu’Il décidera ! Cela ne doit pas nous faire peur mais nous réjouir car tout ce que l’on cherche sur cette terre ne peut être trouvé pleinement, tout ce que l’on vit sur cette terre ne peut être vécu en plénitude, à commencer par l’amour.

Et, vous, maintenant, cher Bruno, vous avez laissé derrière vous ce manteau de souffrance qui pesait si lourd sur vos épaules, depuis trop longtemps, vous avez quitté cette terre aimée et tous ceux qui faisaient votre bonheur, vous avez quitté le pire et le meilleur pour un monde de paix, de joie et d’Amour. Comprenons ces mots aujourd’hui : vous êtes délivré  des soucis de la terre et découvrez les délices du Ciel, vous qui aimiez tant les bons repas et étiez capables de filer au restaurant si la cuisine de vos filles ne vous paraissait pas à la hauteur de votre gourmandise ! Vous avez trouvé une paix qui n’est pas ennuyeuse mais comblée de douceur ; vous êtes dans la joie, plus heureux encore qu’après un bon déjeuner familial arrosé d’un délicieux « Perrou » ; vous êtes réconforté par les bras du Père qui vous a créé, qui, de toute éternité, a désiré que vous existiez pour mener cette vie riche et pleine avec sa part  de gloire et d’humilité, de réussites et de simplicité ; vous êtes réconforté par les bras de votre Mère du Ciel, Marie qui vous a guidé, tout doucement, discrètement, dans les choix parfois difficiles qui furent les vôtres sur le chemin de votre vie.

Si je parle ici, aujourd’hui, c’est que vos enfants  m’ont demandé de le faire. J’ai souvent écrit des dicours pour votre famille et j’ai multiplié les jeux de mots et autres bêtises tirées par les cheveux pour amuser ces amis que j’aime tout particulièrement parce qu’ils sont particulièrement  attachants. Je n’oublierai jamais avec quelle gentillesse toute votre famille nous a accueillis, quand nous sommes arrivés dans la Sarthe, tout près de Pescheseul, il y a 15 ans ! Depuis, une amitié solide et indéfectible nous lie à chacun de vos enfants. Pour l’anniversaire de Guillemette, en août dernier, j’avais sans doute réussi à vous faire rire un peu, en dépit de votre grande fatigue, en évoquant ce nouveau spécimen de pieuvres qui vient d’être découvert :  le « damé – court  vite » qui vit dans une boucle de la Sarthe, a  le bras long,  peut s’intégrer (voire s’incruster) partout, que l’on a du mal à repousser, d’autant plus qu’il est très attirant… et dont les dix cerveaux lui permettent de porter plusieurs casquettes en même temps, tout en travaillant du chapeau en permanence. J’ajoutais, en vous regardant, que, dans cette espèce étonnante, même les chauves sourient !

Aujourd’hui, c’est difficile de prononcer un discours car je suis très émue. Je vous aimais beaucoup. Vous auriez pu m’intimider… Mais il y avait en vous, en dépit d’une apparente éventuelle sévérité, une grande douceur. Si bien que votre beau regard bleu-vert, votre sourire, votre gentillesse, votre intelligence et ce petit je ne sais quoi d’étonnant, d’un peu « déconnecté du réel » m’ont tout de suite touchée. La première fois que je vous ai rencontré, c’était chez vous, à Pescheseul, où nous étions invités à un grand banquet gaulois, autour d’Astérix et Obélix, en l’honneur des 33 ans d’Antoine.  J’étais assise au bout d’une longue table avec un bébé dans les bras. Vous êtes venu me saluer et me féliciter d’avoir un si joli petit. Je vous ai dit, un peu gênée, que c’était votre petite-fille, Diane !... Vous en avez conclu que tous les bébés se ressemblent, ce qui est sans doute vrai pour des messieurs importants qui ont beaucoup de travail et de préoccupations familiales, patrimoniales, professionnelles, financières etc… Vous m’avez fait rire et j’ai compris que ce monsieur-là était un original, un petit peu « dans la lune »,  une sorte de savant Cosinus, tellement occupé par mille raisonnements que le quotidien lui échappait un peu !

Cher Bruno, vous avez eu une vie mouvementée, vous auriez eu mille choses à raconter dans un livre et je regrette aujourd’hui de ne pas avoir mis en œuvre ce que nous avions un moment évoqué : aller vous rencontrer pour écrire un ouvrage sur votre vie et toutes les péripéties que vous avez traversées.

 Dernier de quatre enfants, vous avez été choyé, presque un enfant gâté ! Puis, très jeune, vous avez souffert de l’angoisse pesant sur la disparition de votre frère, déporté en Allemagne, pendant la guerre de 40.

Vous avez passé votre jeunesse à Barbey, en région parisienne. Marguerite a cru épouser un Parisien… mais ce fut Pescheseul, la forêt et l’élevage et puis aussi Bellevue et les vignes du Bordelais ! En effet, jeune marié, Officier de Marine de réserve et fier de vos galons de capitaine de corvette, vous étiez aussi Ingénieur, mais vous avez tout quitté pour venir reprendre le domaine de Pescheseul, à la mort de votre frère Antoine, tué dans une embuscade pendant la guerre d’Algérie. Vous étiez très proche de ce frère, ce drame fut un choc terrible pour vous. La décision de venir vivre à Avoise répondait à votre sens absolu du devoir, à votre sens de la famille, mais aussi à votre esprit curieux et entrepreneur. Vous avez toujours eu envie de réussir, surtout si l’on vous donnait perdant ! Au cours de votre vie, vous vous êtes lancé de nombreux défis, vous avez osé et, la plupart du temps, vous avez réussi. Cela vous a même valu un jour d’être décoré de la légion d’honneur, grande récompense pour une vie bien remplie au service du développement forestier, et de bien d’autres choses encore.

Mais malgré le domaine, le nom, le château, les forêts, les vignes, les maisons, les affaires, vous êtes resté un homme d’une grande simplicité :  vous aimiez votre vie de famille, les retrouvailles du dimanche après la messe dans une grande demeure remplie de rires, les jeux de société partagés avec les petits-enfants, le bricolage dans votre atelier, les journées de chasse où vous apparaissiez furtivement, vous échappant juste un moment de ces longues heures passées dans votre bureau à travailler d’arrache-pied. Vous aviez le sens des affaires et le goût du risque et du challenge, presque comme un jeu .

J’ai demandé à vos enfants de me raconter quelques anecdotes à votre propos. Il y aurait tant à dire !... Je sais que, lorsqu’ils étaient petits ou adolescents, vous aviez à cœur de les faire travailler, non pas en leur donnant des ordres depuis votre bureau mais en les accompagnant, en les stimulant, les encourageant, parfois de façon exigeante et ferme, avec rigueur mais avec affection. Ils  ont étiqueté des milliers de bouteilles, fixé des charpentes à Bellevue, travaillé à l’irrigation de Pescheseul avec Jean Bouchet, le maréchal ferrant d’Avoise, testé avec vous l’invention d’un semoir pour les pins maritimes !  Antoine m’a dit que vous aviez du talent pour organiser les chantiers de travail. Vous  appreniez à vos enfants à aller jusqu’au bout. Il y avait parfois une petite récompense :  par exemple vous les emmeniez prendre une glace !...  mais, surtout, vous avez su leur expliquer que la plus grande récompense, c’est d’aller jusqu’au bout de la tâche à accomplir. Vous disiez souvent : « Il n’y a pas de problèmes, il n’y a que des solutions ! »… Comme c’est positif ! Vous disiez aussi : « Il ne faut pas prendre les enfants du Bon Dieu pour des canards sauvages ! »  (ce qui était d’autant plus vrai dans une famille de chasseurs !) ou encore : « On ne peut pas faire le bonheur des gens malgré eux ! ». Armé de cette philosophie, vous laissiez à vos enfants une grande liberté. Vous commenciez souvent par leur dire « non », si bien que vous leur avez appris à devenir diplomates pour arriver à vous convaincre ! Vous n’aimiez pas, paraît-il, les portes qui claquent et les verres renversés, peut-être synonymes pour vous de désinvolture, de négligence ? Et vous cherchiez toujours la perfection, la solution aux problèmes, avec cette science de l’ingénieur qui vous caractérisait, jusque dans la réparation d’une horloge, d’une serrure ! Pour cela, vous conserviez avec amour près de vous, dans votre bureau, des poinçons, un fer à souder, un roule-goupille, un arrache-moyeu, un emporte-pièce, des pinces en tous genres ! Tous ces noms savants, vous les avez appris à vos enfants puis à vos petits-enfants, élèves à l’écoute de votre savoir !

Vous étiez aussi capable de défaire un travail qui ne vous paraissait pas assez bien réussi. Ainsi, à Antoine, un peu dépité de voir son ouvrage défait, vous disiez : « Si ce n’est pas bien fait, tu vas passer cinquante fois devant et, chaque fois, tu te diras que ce n’est pas parfait. Si tu le refais une fois et que c’est bien fait, tu seras content car ce sera bien fait pour toujours. » A ce talent d’éducateur, vous apportiez parfois une touche un peu moins « politiquement correcte » mais tellement amusante, comme ces fois où, pour échapper à un embouteillage programmé de départ en vacances, vous aviez revêtu votre tenue  d’officier de marine et, laissant le volant à Marguerite, vous remontiez à pied la file de voitures jusqu’au prochain carrefour où, faisant avec grande autorité la circulation, vous faisiez avancer la file où se trouvait votre famille, sautant dans la voiture à son passage, tout content d’avoir gagné un temps précieux sur la route de Bellevue… ou d’ailleurs !

Votre plus belle réussite, Cher Bruno, c’est votre famille. Vous avez épousé une personne de grande bonté, de sagesse, de patience, d’altruisme. Vous ne pouviez trouver meilleure épouse que Marguerite,  toujours disponible pour sa famille et sa paroisse, toujours là pour écouter, comprendre, partager les peines ou les joies des uns et des autres… Elle vous a supporté dans les deux sens du terme, toute la vie, fière de vous, même si la vie avec vous ne fut pas toujours de tout repos. Vos deux tempéraments, bien trempés, complémentaires, riches de force, de générosité, d’intelligence et d’humour se sont liés et révélés à travers les cinq enfants que vous avez eus, si différents mais si semblables en même temps, avec des caractères où la force et la générosité s’épousent parfaitement. L’exemple d’un père exigeant  et ferme mais aussi un peu rebelle et d’une mère attentive, dévouée, empathique et sportive  a conduit les enfants à devenir des adultes complets, volontaires, investis dans moult engagements : aussi bien professionnels que religieux, politiques, associatifs, artistiques.

 Chacun vit son destin avec enthousiasme, bienveillance, courage, avec un esprit ouvert, comme Marguerite et vous-même le leur avez appris. Vous pouvez les regarder avec amour et fierté. Vos petits-enfants sont tous attachants également, pleins de talents et de gentillesse. Tout comme leurs parents, ils ont ce sens de l’autre, sens de l’accueil,  du devoir et du travail bien fait. J’ai pu le constater, samedi dernier encore, au mariage de Georges : j’aurais voulu que vous puissiez voir ce petit pont de bois qu’Armand a construit avec l’aide de ses cousins : vous auriez vraiment été fier d’un si beau travail !

Vous avez toujours été optimiste, même dans la maladie. Je suis témoin du courage immense que vous avez déployé dans vos chambres d’hôpitaux pour tenir, coûte que coûte, malgré la douleur et parfois la solitude. Vous croyiez en votre bonne étoile, vous avez rejoint le firmament !… Vous pouvez vous reposer en paix car la relève est assurée et chacun de vos descendants aura à cœur de vous satisfaire. L’hélicoptère de Gustave sera toujours imprimé sur les bouchons des bouteilles de Bellevue  mais les pales qui tourneront dans les cœurs de votre famille et de vos amis sont désormais gravées au prénom de Bruno.



                                      Isabelle Legendre d’Hartoy.